L’universalisme du kebab nocturne / El universalismo del taco de noche

* article disponible en français & en espagnol
* artículo disponible en francés & en español

C’est bien connu, vous sortez d’une nuit harassante plongée fort sérieusement dans vos livres poussiéreux tel un rat de bibliothèque pris de fièvre, ou plus communément la vile vodka à bas prix de la discothèque provinciale Le Kiki en Folie vous a troué l’estomac, et ajouté à cela la playlist ô combien plouquissime a fini de vous achever ; adieu nuées spirituelles, bonsoir limbes du bout de la nuit, vous n’êtes plus qu’un corps chancelant plus ou moins transpirant et tout ce qui compte à présent c’est de vous sustenter.

Or dans ce moment de solitude, au coeur de l’heure plutonique, peu d’options s’offrent à vous. Bien évidemment, une toute petite minorité dispose de son majordome personnel qui vous attend l’oeil las et la mine froissée pour vous servir un carpaccio de homard mariné, mais pour ce qui est de l’immense majorité d’entre nous, peuple prolétaire sans ressources et sans valet de pied, l’after n’offre rien d’autre que l’obscurité de ses bras frisquets et les bagarres sans aucun sens des soulards. Tout au plus aurez-vous eu la brillante initiative de vous faire cuire à l’avance une casserole de pâtes qui patienteront froides et gluantes (ou alors un paquet desdites pâtes que vous mangerez carrément crues car vous êtes à cet instant précis trop éloigné de la réalité matérielle pour accomplir quoi que ce soit sinon poser un vomi).

C’est là qu’entre en jeu l’option dite Miracle. Je ne parle pas de l’improbable possibilité que vos parents, votre moitié ou votre voisin sexy en diable vous aient cuisiné un bon petit plat terroir entouré de post-it en forme de coeur vous souhaitant tout le bonheur du monde (même les comédies romantiques ont un minimum de bon sens réaliste pour ne jamais tenter de vous faire croire cela). Le Miracle nocturne de fin de soirée, c’est le kebab de nuit, cet îlot de résistance, cette oasis revivifiante, le fantasme de Tantale, à la lumière blafarde et aux odeurs grassouillantes qui réchauffent l’âme au milieu du désert urbain inhospitalier.

ec356cc94f6ff98545fd1c5c37860ee5fac7adeb955d25ed3ba51a8125932925
Boromir knows it.

Lieu insignifiant voire peu ragoûtant durant la journée, aux murs carrelés poisseux, peinture de la devanture écaillée où s’étale le nom défraîchi né d’un jeu de mots dépassé que même le BHL dans ses heures rebelles ne tenterait pas, vous y passez devant sans même jeter un coup d’oeil et en changeant de trottoir pour éviter les vendeurs de marie-jeanne (en fait de la lavande séchée) faisant leur pause-pipi. Mais une fois le soleil couché, le tarpé fumé et le mini-bar vidé, l’endroit prend une toute autre signification. “Ne juge pas ton taco par son prix” ; ainsi le gonzoide Hunter S. Thompson recommande de se dépouiller de tout jugement dicté par le surmoi. D’intouchable lépreux, le boui-boui devient le point de ravitaillement d’une armée festive en campagne, la Croix-Rouge alimentaire du couche-tard, la rédemption du clubbeur hagard. C’est une anti-sirène d’Ulysse, en ce sens qu’il n’y a aucune tentative de séduction : on sait ce qui nous y attend, à savoir un niveau nutritionnel et hygiénique qu’il vaut mieux ne jamais chercher à connaître, mais on y va quand même parce que “roooh ça va”, argument normanien à toute épreuve.

Or ce qu’il y a de fascinant – et de fort pratique quand vous avez atteint le stade de créature de la nuit internationale comme l’auteure de ces lignes infâmes -, c’est que le kebab nocturne est universel. Bien entendu, il est polymorphe et se décline en plusieurs versions selon les pays et les cultures. Vous trouverez ainsi la tienda d’empanadas chilienne, le puesto de tacos mexicain, le chicken-grill pakistano-gallois, le noodle bar sino-irlandais etc.
Qu’en déduit-on ? (Oui car il faut bien que mon article débouche sur quelque démonstration pseudo-intellectuelle).

1 – Une peur générale de la solitude pascalienne lorsqu’on se retrouve face à soi-même dans sa chambre ; en somme le repas de rue est une sorte de dernier poste d’avant-garde avant de franchir la frontière du no man’s land. Mâchonner votre kebab et tousser à cause de la sauce harissa c’est encore vous relier au monde et au corps, se plonger dans un divertissement de basse qualité à défaut de trouver mieux, et ainsi, continuer un peu plus longtemps celui que vous avez poursuivi toute la nuit. La comida nocturne parvient à la fois à vous élever au rang d’aventurier de l’alimentaire tout en vous en menant sur le chemin de l’ataraxie stomacale. Ainsi le gringo Tom Robbins se livre dans Jitterburg Perfume à un panégyrique qui fleure bon l’empirique :

“Ne jamais sous-estimer le secours, la satisfaction, l’aisance, l’âme et la transcendance qui se peuvent rencontrer dans un bon taco et une bière fraîche”

 

2 – L’abolition des conventions dans notre relation avec l’Autre ; l’estancot nocturne est l’endroit par excellence où l’on mange avec ses doigts crasseux, bouche pleine vociférante, les coudes se battant en duel avec ceux du voisin. C’est un retour à la promiscuité et à la liberté des corps et de la parole : avec le cuisinier, avec votre collègue de table, ceux qui patientent aux toilettes bouchées, et même, dans un registre autrement plus métaphysique, votre assiette. À 5h du matin, il est en effet permis de remercier à voix haute sa nourriture, voire même d’y verser des larmes de gratitude. L’écrivain Carlos Monsivais décrivait les transports publics, en particulier le métro, comme des espaces d’érotisation. De même, le kebab de nuit, par son horaire peu commun, son statut à la fois privé (commerce) et public (lieu de passage), sa foule nombreuse, hétéroclite et désinhibée, autorise une libération des moeurs et de la parole. Il possède quelque chose à la fois de réconfortant, d’intimiste, qui pousse à la confidence, tout comme son caractère éphémère encourage à une expressivité immédiate. Il est un microcosme permissif où se déploie un voyeurisme des sens.
3 – Comme une envie de résurrection ; le chacal à l’haleine honteusement expansionniste qui vous a poursuivi toute la soirée pour avoir votre numéro, et face à votre refus persistant “bah celui de ta copine, ou ta mère, je m’en fous je prends tout”, le verre de whisky coca sur vos talons neufs (achetés chez les Chinois astucieux à vil prix mais tout de même, merde quoi), le bise glacée de fin d’automne dans la file d’attente, bref, vous êtes au bout de votre vie et en attente d’une intervention christique. Personnellement, à la place de Jésus, j’aurais distribué des kebabs -ou des tacos – ; en effet rien de tel qu’une nourriture à base de gras et d’huile entouré de vos collègues et d’un Judas à fustiger pour vous redonner foi en l’humanité.
La nécessité de la restauration nocturne douteuse est parfaitement exprimée par l’excellent Ramsés Kefi (Rue89), qui déclarait il y a peu :

“Pour prendre le grec, vous avez besoin des deux mains et l’Organisation mondiale de la santé recommanderait l’usage de gants. Chaque bouchée est un bonheur parce que c’est succulent.
Plus rien ne compte, même cette réponse que le patron vous a balancée quand vous lui avez demandé de quoi était composée sa viande pour percer son secret. Il avait haussé les épaules:
– Ce qui compte, c’est l’amour et le moment présent. Je peux juste te dire qu’il y a les oligo-éléments dont ton organisme a besoin. Encore un peu de sauce samouraï bande de gros lards ?”

 

EL UNIVERSALISMO DEL TACO DE NOCHE

Esto es muy conocido, sales de una noche agotadora, ensimismado(a) muy seriamente en tus libros polvorientos cual frenética rata de biblioteca, o más comúnmente, el vil tequila barato de la discoteca provincial La Papaya en Locura que ha perforado tu estómago, y además de la playlist chola que ha terminado por rematarte; adiós aires espirituales, hola limbo de final de noche, ya solamente eres un cuerpo vacilante mas o menos transpirante, y lo que importa ahora es alimentarte.
im_a_freaking_taco_by_freakyourmind13
Freaky you mind, Deviant Art.

Ahora bien en este momento de soledad, en el corazón de la hora plutónica, pocas opciones se presentan. Evidentemente una pequeña minoría dispone de su mayordomo personal que le espera con el ojo fatigado y la cara herida para servirle un carpaccio de bogavante adobado, pero para la mayoría (nosotros), pueblo proletario sin recursos y sin sirviente, el after ofrece nada más que la obscuridad de sus brazos frescos y las peleas absurdas de los borrachines. En el mejor de los casos tendrás la iniciativa brillante de cocer por anticipado una cazuela de pastas que te esperarán frías y pegajosas (o también un paquete de pastas que comerás voluntariamente crudas porque en ese momento preciso estás demasiado alejado de la realidad material para cumplir sea lo que sea con tal de no poner una vomitada).

En aquel momento entra en el juego la opción llamada Milagro. No hablo de la improbable posibilidad de que tus padres, tu novio(a) o tu vecino(a) atrozmente guapo(a) te han cocinado un plato típico repleto de post-it en forma de corazón deseándote todo la felicidad del mundo (hasta las comedias románticas tienen un mínimo de buen sentido realista para nunca intentar hacerte creerlo). No, el Milagro nocturno es el kebab de noche, este islote de resistencia, este oasis revivificado, el sueño de Tantalio, con una luz pálida y aromas de grasa que dan calor al alma en medio del inhóspito desierto urbano.

Lugar insignificante incluso apetitoso durante el día, con paredes de azulejos pegajosos, la pintura del escaparate escamada, dónde se ostenta el nombre desgastado de la tienda, nacido de un juego de palabras obsoleto, pasas delante sin echar un ojo y cambiando de acera para evitar los vendedores de marijuana (de hecho hierbas aromáticas) haciendo pipi. Pero una vez que el sol se metió, que se ha fumado el porro y que se ha vaciado el mini-bar, el lugar toma otra significado. “No juzgues tu taco por su precio” ; así el padre del gonzo Hunter S. Thompson recomienda desnudarse de todo juicio dictado por el superego. Antes intocable leproso, el puesto se vuelve el punto de abastecimiento de un ejército festivo en movimiento, la Cruz Roja alimentaria del noctámbulo, la redención del clubber azorado. Es una anti-sirena de Ulises, es decir que no hay ninguna tentativa de seducción : sabemos lo que nos espera, a saber un nivel nutricional e higiénico que nunca vale la pena tratar de conocerlo, pero la gente va al menos porqué “siiiiiiiiii está bieeeeeeen”, argumento a toda prueba.

Ahora bien lo fascinante – y muy práctico cuando alcanzas el grado de criatura de la noche internacional como la autora de estas líneas infames – es que el kebab nocturno es universal. Por supuesto, es polimorfo y se declina en varias versiones según los países y las culturas. Así, encontrarás la tienda de empanadas chilena, el puesto de tacos y tlayudas mexicano, el chicken-grill pakistano-galés, el noodle-bar chino-irlandés etc.

¿ Qué deducimos ? (Ya que se necesita que mi artículo conduzca a alguna demostración pseudo-intelectual.)

1 – Un miedo general de la soledad pascaliana cuando alguien hace frente a sí mismo en su recamara obscura (Los Pensamientos) ; en suma, la cena de calle es una especie de último puesto de vanguardia antes de superar la frontera del no man’s land. Mascar tu kebab o tu taco y toser a causa de la salsa verde, es todavía unirte al mundo y al cuerpo, hundir en una diversión de baja calidad a falta de encontrar algo mejor, y así, continuar un poco más de tiempo del que has proseguido toda la noche. La comida nocturna consigue de una vez elevarte al rango de aventurero(a) alimentario, mientras te diriges en el camino de la ataraxia estomacal. Así, el gringo Tom Robbins se entrega en Jitterburg Perfume a un panegírico que huele lo empírico :

“Nunca subestimar el socorro, la satisfacción, la facilidad, el alma y la transcendencia que se pueden encontrar en un rico taco y una cerveza fresca.”

2 – La abolición de las convenciones en nuestra relación con el Otro ; el puesto nocturno es el lugar por excelencia dónde se come con los dedos mugrientos, boca llena vociferada, los codos peleando en duelo con los del vecino ; es una vuelta con la promiscuidad y la libertad del cuerpo y del discurso ; con el cocinero, con el colega de mesa, los que esperan por el baño, y en un registro más metafísico, con el plato. A las cinco de la mañana en efecto, es permitido agradecer en voz alta su comida, incluido llorar con gratitud. El escritor Carlos Monsiváis describía los transportes públicos, particularmente el metro, como espacios de erotismo ; igualmente el kebab/taco de noche, con su horario poco común, su doble estatus privado (en calidad de negocio) y público (lugar de paso), su población numerosa, heteróclita y desinhibida, autoriza una liberación de las costumbres y de la palabra. Posee algo de reconfortante, intimista, que impulsa a la confidencia, y del mismo modo su carácter efímero alienta a una expresividad inmediata. Es un microcosmos permisivo dónde se despliega un voyeurismo de los sentidos.

3 – Como una gana de resurrección ; el perro con el aliento expansionista que te ha perseguido toda la fiesta para obtener tu número, y que frente a tu rechazo digno y persistente exclama “bueno el de tu amiga o de tu madre, equis, tomo todo”, el vaso de whisky-coca en tus tacones altos nuevos, la brisa helada de fin de otoño en la fila de espera etc.. En pocas palabras, te sientas al final de tu existencia, esperando una intervención crística. Personalmente, en lugar de Jésus, distribuiría los kebabs o los tacos ; en efecto nada mejor que una comida a base de grasa y de aceite, rodeado de colegas y de un Judas a fustigar para devolverte fe en la humanidad.

La necesitad de la restauración nocturna dudosa es perfectamente expresada por el excelente Ramsès Kefi (periodista para Rue89, website de información francés), quién declaraba hace poco :

“Para tomar el griego [otro nombre del kebab], necesitas tus dos manos y la Organización Mundial de la Salud recomendaría el uso de guantes. Cada bocado es una felicidad porque es suculento.

Nada más importa, igual la respuesta que el cocinero te ha tirado cuando preguntaste cual era la composición de la carne para penetrar su secreto.

Había encogido los hombros:

– Lo que importa, es el amor y el momento presente. Solamente puedo decirte que hay los oligoelementos que necesita tu organismo. ¿ Más salsa samurai pendejos ?”

Advertisements

Leave a Reply

Fill in your details below or click an icon to log in:

WordPress.com Logo

You are commenting using your WordPress.com account. Log Out / Change )

Twitter picture

You are commenting using your Twitter account. Log Out / Change )

Facebook photo

You are commenting using your Facebook account. Log Out / Change )

Google+ photo

You are commenting using your Google+ account. Log Out / Change )

Connecting to %s