Attentats & médias : une autre bombe à retardement (juillet 2016).

Qu’une chose soit claire : la mort affreuse et injuste des victimes, la douleur des proches, et les traumatismes aussi bien physiques que psychiques des rescapés sont hélas des faits certains et indiscutables, que l’on soit à Nice, Bagdad ou Istanbul.

Toutefois, la médiatisation totalement partiale, mal documentée, sensationnelle et maladroite – pour ne pas dire grotesque – de l’immense majorité des médias (radio, presse et télé), en particulier “occidentaux” – entendre, Europe de l’Ouest, États-Unis, Royaume-Uni etc. -, va nous coûter à long terme beaucoup plus que des vies humaines.

Sans même parler de l’injustice permanente qui est faite à toutes les régions du monde victimes quasi quotidiennement du terrorisme – quid des Kenyans quand tout le monde était Charlie en janvier 2015 ?, quid des 292 Bagdadis tués par un camion piégé mais pendant l’Euro de foot ? – teintée d’un racisme condescendant honteux – après tout ils ont l’habitude, ces gens-là ne connaissent que la violence me susurre t-on -, nous sommes tout bonnement en train de nous tirer non pas une, mais tout le chargeur de la carabine à papi dans le pied.

Primo, nous généralisons dangereusement trop. Parlons peu, mais parlons franchement : le traitement médiatique, mais également les discours politiques ou officiels associés à ce type d’évènements sont un scandale. Vous êtes basané, vous tuez, vous êtes forcément un Étranger, un Autre, et même si vous êtes du coin, pas-vraiment-quelqu’un-d’ici, et donc un terroriste, évidemment islamiste (les attaques de fondamentalistes juifs en Israël ou du Ku Klux Klan aux États-Unis n’ont jamais été qualifiées comme tels, et pourtant). Or, le fameux tueur d’Orlando était 1) américain 2) paraissait avant tout être un type paumé et malheureux quant à son identité sexuelle, et son rattachement hâtif à une organisation terroriste lui est apparu comme un prétexte plus “viril” et cossu (si l’on peut oser décrire la chose ainsi). Les frères Kouachi étaient des citoyens français issus de foyers d’éducation français. Le tueur de Nice n’était pas affilié à l’E.I. (qui d’ailleurs a récupéré son attaque à son compte plutôt que ne l’a ordonné) et présente le profil type du précaire misogyne violent, dépressif, et instable. Mais voilà, il s’appelle Mohammed et non René ou Pepito, et a farfouillé dans les bas-fonds du web. Et puis, qualifier son geste de terrorisme – islamiste – permet une quatrième prolongation de l’état d’urgence.

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Dans ces moments-là, rien de tel qu’une explication de l’excellentissime Odieux Connard.

En revanche, l’assassinat de la députée Jo Cox par le néo-fasciste Tommy Mair, en contact depuis des années avec des organisations suprémacistes blanches (la National Alliance notamment), et qui a déclaré au moment du meurtre “Put Britain First”, a été immédiatement qualifié de déséquilibré, et les investigations se sont orientées autour de sa santé mentale. Pourtant, tous les éléments sont là : affiliation à une organisation extrémiste, dessein idéologique etc. D’ailleurs, alors même que le référendum du Brexit était longuement trituré dans tous les sens par moult médias, dont les français, les seules informations disponibles sur le terroriste – appelons-le par ce qu’il a fait non ? un crime idéologique spectaculaire destiné à semer la terreur – le sont en anglais.

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Ensuite, nous nous ôtons des alliés essentiels dans la lutte contre une idéologie mortifère et totalitarisante. Les pays arabes et les pays d’Afrique Noire aussi bien que du Maghreb n’ont que trop souffert de la colonisation, des guerres d’indépendance et des politiques néo-colonisatrices passées et actuelles. Nombre de populations ont enduré des dictatures volontairement laissées en place sinon soutenues par les grandes puissances occidentales, et les affres de guerres-prétextes totalement ingérentes. Les migrants, qu’ils soient économiques ou politiques, ne connaissent que trop bien le racisme quotidien et latent dans nos sociétés. Ne rien attendre (de bon) de “nous”, voire la méfiance tout court est une conséquence logique. En parallèle, les organisations islamistes, dont nombre de combattants ont lutté contre une dictature ou une armée d’occupation (pas pour l’amour de la démocratie et des libertés certes) font toute une propagande pour montrer que les “Occidentaux” sont les Grands Méchants Loups, en mêlant un peu de vrai avec beaucoup de faux et de n’importe quoi, et regardez ils font mi, et regardez ils font ci, ils nous ont traité et nous traitent mal etc.

Donc, si en plus, nous faisons preuve d’une partialité volontairement exclusive et intellectuellement réductrice dans le traitement médiatique, en particulier des attentats, finalement, nous ne faisons qu’aller dans le sens de cette même propagande. Avec le nombre de conseillers, de secrétaires trucmuches et de chargés de communications disponibles dans tous les gouvernements mondiaux, le grouillement de spécialistes et d’experts à l’antenne, il est choquant de ne pas avoir d’hommage systématique aux victimes des attentats – franchement, ça prend deux minutes de mettre un drapeau en berne – ou d’instaurer un temps de parole / traitement médiatique identique pour tous. Ces gestes ont pourtant une portée symbolique extrêmement forte. Évidemment, cela ne ressusciterait personne ni ne stopperait les violences, mais cela permettrait d’afficher un front commun, et de faire la nique aux préjugés.

Le concept de civilisation est une vaste fumisterie ; il n’y a pas de civilisation judéo-chrétienne ou occidentale, et encore moins opposée ou menacée par une civilisation arabe (et vice-versa), un péril jaune, une vague latino etc.. Et rappelons une énième fois que les attentats islamistes ont dans l’immense majorité pour victimes des innocents de croyance / culture musulmane.
Une seule certitude, c’est qu’il existe des actes ultra violents commis un peu partout dans le monde au nom de doxas certes intellectuellement ridicules et moralement douteuses, mais efficaces en terme de violence. Et ce n’est certainement pas en se concentrant sur son petit nombril, et en se mettant des oeillères sur ce qui se passe depuis plus longtemps et plus intensément ailleurs, que la situation s’arrangera. Au contraire, nous prenons le risque d’établir une barrière infranchissable, alors que nous sommes tous victimes.

Enfin, votre oeil avisé aura judicieusement noté que cet article a été écrit à la première personne du pluriel. Effectivement, je dis nous, car malheureusement, non seulement nous laissons faire ce traitement médiatique et politique, mais en outre nous en souffrons – et souffrirons – tous.

Les mots sont souvent peu de chose, mais ils peuvent faire la différence en temps voulu.

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