La représentation de la folie en peinture : épisode 1 – La Nef des fous, Hieronymus Bosch / The Representation of Madness in Painting : Episode I – The Ship of Fools, or The Satire of the Debauched Revelers, Hieronymus Bosch.

* article disponible en français et en anglais
* article available in French and English
Pourquoi ce choix ?

Bosch est LE peintre de la folie ; il introduit la figure du grylle & est souvent qualifié comme peintre de l’inconscient & des cauchemars. Son style est fantastique alors que ses contemporains faisaient plutôt dans la scène du quotidien – cf Brueghel & ses paysans mochetrons -.

Rappel biographique & esthétique :

Hieronymus van Aken (1450-1516) est néerlandais ; il vient d’une famille modeste mais le coquin, malin, fait un riche mariage. Il devient par la suite membre puis peintre officiel de Illustre Confrérie Notre-Dame.

Quelques oeuvres pêle-mêle, dont une prédilection pour triptyque : Le Jugement Dernier, L’Épiphanie, La Tentation de Saint Antoine, Le Jardin des Délices … Bosch utilise la technique de l’impasto, son esthétique est de l’ordre du grotesque. Par conséquent, il a pour thèmes de prédilection la folie, les vices, & les scènes religieuses.

L’oeuvre : Het narrenship,huile sur panneau, 58 x 32 cm, v. 1500, Musée du Louvres.

La Nef des fous appartient à l’origine à un triptyque : à gauche, L’Allégorie de la débauche et du plaisir, en featuring avec ladite Nef ;  à droite, La Mort de l’Avare ; le centre est quant à lui perdu.

La Nef serait inspirée de La Nef des Fous – en bon fumiste vous aurez noté que Bosch ne se foule pas pour trouver un autre titre -, par Sébastien Brandt (première édition : 1494). Le texte se compose de 7000 vers, et présente plus d’une centaine de portraits des divers types de folie. À bord de leur embarcation, les fous se dirigent vers Narragonia, le paradis des déments. Le ton à la fois moral et ironique, est empreint d’un pessimisme ambiant, c’est-à-dire ne croyant pas à la rédemption humaine (ambiance Moyen-Âge, peste & trucs pas cools obligent). Malgré tout l’auteur n’hésite pas à exprimer son indignation.

Autre influence, le contexte historico-culturel : si l’on s’en réfère au compère Foucault (Miguelito, pas Jean-Pierre), il existait à l’époque une sorte de contre-pèlerinage en Allemagne, où le fou, ou désigné comme tel, était chassé & transporté de ville en ville, en particulier via la voie maritime.

Première interprétation :

Soyons sans-gêne & paresseux, ci-joint la description du Louvre, disponible sur leur site officiel :

“Un groupe de dix personnages sont réunis dans une barque. Le groupe principal se compose d’un franciscain et d’une religieuse jouant du luth, assis face à face. Ils ont la bouche grande ouverte comme pour chanter mais semblent aussi essayer de mordre, comme leurs compagnons, une crêpe pendue au centre de la petite embarcation, allusion à une coutume folklorique qui consiste à manger une galette suspendue sans les mains. Derrière eux sont assis les deux nautoniers. L’un d’entre eux a, en guise de rame, une louche géante. L’autre tient en équilibre sur la tête un verre et brandit au bout de sa rame une cruche cassée. Aux extrémités, une femme, d’un côté, s’apprête à frapper avec une cruche un jeune homme retenant une gourde qui trempe dans l’eau. De l’autre, sur un gouvernail de fortune, un petit homme en habit de fou boit dans une coupe. À côté de ce dernier, un autre se penche pour vomir. L’assemblée est dominée par le mât surmonté d’un bouquet de fleurs au centre duquel est représentée une chouette ou une tête de mort. Au-dessus flotte une oriflamme avec le croissant de lune musulman. Une oie rôtie est suspendue au mât. La joyeuse compagnie semble à la dérive, un vaste paysage, au fond, s’étend à l’infini.“

Première impression : celle d’un monde inversé, autrement dit un monde aquatique, flottant et dérivant, où les valeurs admises sont celles du péché (gourmandise, envie, luxure, paresse toussa toussa). C’est un microcosme physiquement fermé  – le bateau, lieu clos entouré d’un second lieu clos, la mer – mais aussi mentalement. En effet, les passagers ne se préoccupent pas de l’extérieur ou du but de leur voyage, seulement de la ripaille actuelle. C’est donc un mode de vie matérialiste & hédoniste, en opposition avec le comportement spirituel & de moderatio de l’honnête homme. Ce règne du ventre plutôt que de la tête n’est pas sans rappeler le personnage de Messer Gaster dans le Tiers Livre du malicieux Rabelais. Ainsi, déraison est ici synonyme d’Excès, donc du péché. On reconnaît le motif de la fragmentation : les personnages sont certes concentrés en un même espace réduit, mais on ne perçoit aucune coordination, unité d’ensemble ou mouvement commun. Et pour cause, ici règne l’égoïsme et la satisfaction immédiate de son plaisir personnel. Le paroxysme est atteint avec ce qui apparaît comme les deux noyés laissés à leur sort dans la plus parfaite indifférence – toute ressemblance avec le sort des migrants en Méditerranée est absolument fortuite mais tout à fait pertinente -.

Maintenant la forme : le triptyque incarne le tableau religieux par excellence ; la Sainte Trinité, la dimension morale blabla.
Dernière remarque : la présence d’Hedwige dans l’arbre. Outre le fait qu’elle est l’animal fétiche de Bosch, elle est aussi le symbole de la dualité, à la fois incarnation de la sagesse, du savoir (big up Athéna), mais du fait de son état d’animal nocturne, elle ne peut s’empêcher d’appartenir au monde des ténèbres.

Deuxième interprétation :

Erasme et Bosch sont des contemporains ; ils utilisent le même ton caustique pour dénoncer les dérives du clergé. D’ailleurs, tous deux ont été accusés d’hérésie, l’excuse idéale pour enquiquiner tout faiseur de vagues.
On a dit que le tableau était inspiré par Brandt ; or, l’oeuvre de ce dernier est illustrée par gravures de fous-types (chapeaux avec grelots etc.). Ici, un seul personnage présente ces caractéristiques, et il est plutôt calme & à l’écart du groupe. En premier plan, ce sont surtout les personnages des religieux qui sautent aux yeux : doit-on y lire la critique d’un clergé corrompu ? Cela constituerait un continuum artistique avec par exemple L’Heptaméron de Marguerite de Navarre (on se souviendra notamment de la dénonciation des cordeliers dsksiens.)

Passons maintenant à Bachelard et sa théorie des quatre éléments. L’eau est ainsi associée au rêve et à l’imagination. Ici, elle constitue un rite d’embarquement & d’emprisonnement. On ne sait pas si les passagers peuvent / veulent débarquer un jour, ou d’où ils proviennent / vont aller.  L’eau apparaît alors comme un motif de la tentation ; observons les deux hommes à l’eau : sont-ce de futurs noyés quémandant de l’aide, ou au contraire de vils tentateurs apportant littéralement du vin au moulin avec le geste d’avancer la coupe ? Tentent-ils de réveiller un comportement vertueux – en se faisant sauver – à l’inverse, maintiennent-ils les passagers dans leur état d’ébriété et de démence ?

Deux Miguel valant mieux qu’un, nous revenons maintenant au bien-aimé Foucault. La folie héberge une dimension tragique, mais aussi cosmique, hallucinatoire, annonçant l’Apocalypse. La folie s’exprime par l’image – forte, ici le triptyque -. On note également la dimension très farcesque du tableau ; pourtant il ne fait pas rire en mode maître Pathelin sur son tréteau à la foire au salami de Trifouillis-les-Oies ; au contraire, il suscite plutôt le malaise. La folie est ainsi perçue comme synonyme du Néant. Il y a une continuité avec la lèpre en ce sens qu’il y a ici un rituel d’exclusion et que cet état est susceptible de mort ; le fou comme le lépreux, par le simple fait même de vivre, incarnent la présence de la mort.

Que dire de l’ivresse & de la folie ? Un petit extrait d’Aristote serait le bienvenu : les “effets du vin et de l’ivresse [sont] analogues à ceux de la bile noire” (Problème XXX). En tant que spectateur moderne et donc lecteur contemporain, on pourrait même associer Bosch et Nietzsche, de par la dimension dionysiaque. La Naissance de la Tragédie présente cette dernière comme la dissolution de l’individuel dans la nature ; et après tout dans ce tableau, toute civilisation a disparu. Le dionysiaque désigne également tout ce qui est instable, erratique, insaisissable, sensuel, mais aussi oriental – cf le croissant de lune sur l’oriflamme – ; il s’oppose à la clarté & la luminosité d’Apollon. De plus, la Lune est l’astre des fous et des êtres fantastiques, ce qui renforce l’association avec le monde des ténèbres.

D’un point de vue macroscopique, la Nef peut se voir comme la métaphore d’une humanité à la dérive. Finalement, selon Erasme, la folie ne serait pas extérieure à l’homme, mais une production purement humaine, c’est-à-dire le fruit de sa relation avec lui même (philautie) et de ses illusions. Ainsi, la folie constitue un miroir de l’erreur : “la folie n’a pas tellement affaire à la vérité et au monde qu’à l’homme et à la vérité de lui-même qu’il sait percevoir”. Dans ce contexte, la folie des hommes offre un spectacle divin, inscrit dans l’aevum (éternité), que contemple un dieu rieur face à tant d’absurdité.

Bonus : La Nef des fous est également à mettre en corrélation ac La Lithotomie, autre oeuvre de Gégé.

 

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Aristote, Problèmes
Gaston Bachelard, L’Eau et les Rêves
Sébastien Brandt, La Nef des fous
Érasme, Éloge de la folie
Michel Foucault, Histoire de la folie à l’âge classique
Frédo Nietzsche, Naissance de la tragédie

 

The Representation of Madness in Painting : Episode I – The Ship of Fools, or The Satire of the Debauched Revelers, Hieronymus Bosch.

Why this choice ?

Bosch is THE painter of madness : he introduces the figure of grylle & is usually defined as the painter of unconsciousness and nightmares. His has a fantasy style, while his fellows are more specialized in the everyday scene – cf Brueghel and his ugly peasants -.

Biographical and aesthetic recall :

Hieronymus van Aken (1450 – 1516) is Dutch ; he comes from a modest family, but the mischievous boy makes a rich match. He becomes a member then the official painter of the Illustrious Notre-Dame Confrérie.

Some of his most famous works, with a predilection for triptych : The Last Judgement, The Temptation of St. Anthony, The Garden of Earthly Delights … Bosch uses the impasto technic, his aestheticism is grotesque. Consequently, his themes are about madness, vices and religious scenes.

The painting : Het narrenship, oil on panel, 58 x 32 cm, circa 1500, Louvre Museum.

The Ship of Fools originally belongs to a triptych : on the left, The Allegory of Gluttony ; on the right, Death and the Usurer ; center is lost.

The Ship would be inspired from The Ship of Fools – you would admire the lazy originality for the title – by Sebastian Brandt (first edition : 1494). The text is made of 7000 vers, and presents more than one hundred portraits of various types of madness. On board, madmen go to Narragonia, the insane paradise.  The tonality, both moral and ironical, is characterized by pessimism, that is to say which doesn’t believe to human redemption (Middle Age atmosphere, plague and creepy stuff). In spite of that, the author doesn’t hesitate to show his indignation.

Another influence, the historical and cultural context : according to bro Foucault, at this time there was a kind of counter-pilgrimage in Germany, where the madman or supposed madman, was evicted and brought from town to town, via seaway.

First reading :

Be lazy and rude, here is the Louvre’s description, available in their official website :

« A group of ten people are gathered in a boat. The main group is comprised of a Franciscan friar and a nun playing a lute. They are seated facing each other. Their mouths are wide open as if singing, but they appear in fact to be biting, like their companions, a pancake hanging from the mast of the little boat. This is an allusion to a folk custom, which consists of eating a hanging pancake without using one’s hands. Behind them are seated the two boatmen. One of them has a giant ladle instead of an oar. The other balances a glass on his head while brandishing a broken jug on his oar. On one side, a woman readies herself to strike a young man with a jug. He is holding a flagon that he trails in the water. On the other end, sitting on a makeshift rudder, a little man in the dress of a fool drinks from a cup. Next to him, another leans over to vomit. The whole scene is dominated by a mast topped with a bouquet of flowers in the middle of which can be seen an owl or a skull. Above floats the royal flag of France with the muslim crescent moon. A roasted goose is strapped to the mast. The joyful group appear adrift; a vast landscape in the background stretches toward infinity. »

First impression : a twisted world, in other words an aquatic world, floating and deriving, where admitted values are those of sin (gluttony, envy, lust, sloth etc.). It’s not a physically closed microcosm – the ship, enclosed space surrounded by a second enclosed space, the sea – but also mentally. Indeed, all passengers aren’t preoccupied at all by the outside world or the purpose of the journey, but only by the present feast. So it’s a hedonistic and materialistic way of life, in opposition to the spiritual attitude of the honest man (moderatio). This reign of belly instead of head reminds us of Messer Gaster in The Third Book by the malicious François Rabelais. Thus, folly is here a synonymous with Excess, so sin. We recognize the motif of fragmentation ; the protagonists are concentrated in the same limited space, but we perceive no coordination, no global unity or common movement. And for good reason, here is the reign of selfishness and instant gratification of personal pleasure. We reach a climax with the two drowned left on their own with complete indifference – any resemblance with migrants faith in Mediterranean Sea is entirely fortuitous but absolutely relevant -.

Now the shape : the triptych is the ultimate religious painting ; Trinity, moral dimension blah blah blah.

Final remark : the presence of Hedwige in the tree. Bosch’s fetish animal, it is also a symbol of duality, both incarnation of wisdom and knowledge (big up Athena), but because of its nocturnal animal status, it has to belong to darkness.

Second reading :

Erasme and Bosch are contemporaries ; they use the same caustic tone for denouncing clergy abuses. Besides, both have bee accused of heresy, perfect pretext for piss off any potential rebel. We said the painting was based on Brandt’s work : yet this text is illustrated by engravings of types of madmen (hats with bells etc.). Here, only one character presents these features, and he’s rather calm and kept away from the group. On the foreground, these are more the religious protagonists that jump out : should we read a critic of the corrupted clergy ? That would be a artistic continuum with for example The Heptameron by Marguerite of Navarre (especially the denunciation of the kinky cordeliers).

Now let speak about Bachelard and his four elements theory. Thus, water is associated with dream and imagination. Here, it is a rite of boarding and imprisonment. We don’t know if the passengers can / want to land, and where they come from / go. Water appears as a motif of temptation ; let observe the two men in the water : are they future drowned bodies, begging for help, or on the contrary some vile tempters literally bringing wine to the mill * with the cup ? Are they trying to awake a virtuous attitude – by making them save someone – or on the contrary are they keeping the passengers drunk and insane ?

Two Michael better than one, we should come back now with the beloved Foucault. Folly has a tragic dimension, but also cosmic, hallucinatory, prophesying Apocalypse. Folly expresses itself by the strong image of the triptych. We also notice the very farcical dimension of the painting ; however, it doesn’t make us laugh in a Master Pathelin mode ; on the contrary, it creates malaise. Madness is perceived as a synonym of Void. There is a continuity with leprosy, in that there is also a ritual of exclusion, and this state could result in death ; the madman as the leper, through their very existence, express the presence of death.

What about drunkenness and folly ? A bit of Aristotle would be welcome : the « effects of wine and drunkenness are analogous with those of black bile » (Problem XXX). As a modern spectator, and so reader, we could even associate Bosch and Nietzsche, through the Dionysiac dimension. The Birth of tragedy presents this latter as the dissolution of the individual in nature ; and after all, in this painting, all civilization has disappeared. The Dionysiac also appoints everything that is unstable, erratic, elusive, sensual, but also oriental – cf the crescent moon on the oriflamme – ; it is opposed with the brightness and the radiance of Apollo. Moreover, Moon is the star of madmen and fantastic creatures, which increases the association with darkness.

In a macroscopic perspective, the Ship could be seen as the metaphor of a drifting mankind. Finally, according to Erasmus, folly wouldn’t be outside Man, but a totally human production, that is to say the fruit of his relation with himself (philautia) and his illusions. Thus, folly would be a mirror of mistakes : « folly has not much to do with truth and with world, than Man and truth about himself he knows how to perceive ». In this context, madness of men offers a divine spectacle, inscribed in aevum (eternity), contemplated by a laughing god face to so much absurdity.

* “bringing wine to the mill” : pastiche of the French expression “apporter de l’eau au moulin”, literally “bringing water to the mill”.

Bonus : The Ship of Fools has to be linked with The Stone Operation, another work of Hieronymus (picture available on the French version).
Aristotle, Problems
Gaston Bachelard, Water and Dreams
Sebastian Brandt, The Ship of Fools
Erasmus, The Praise of Folly
Michel Foucault, Madness and Civilization
Friedrich Nietzsche, Birth of Tragedy
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