La représentation de la folie en peinture – épisode V – Le Cri, (première version de 1893), Edvard Munch / The Representation of Madness in Mainting – Episode V – The Scream (first version of 1893), Edvard Munch.

* article disponible en français et en anglais
* article available in French and English
Pourquoi ce choix ?

Le XIXe siècle est une période de changements, donc cela crée une transition pas trop nullasse avec Géricault ; surtout que la toute fin du XIXe siècle laisse entrevoir ce que sera la première moitié du XXe siècle : progrès scientifiques, montée des nationalismes, théories raciales, mais aussi du lourd en philosophie avec le positivisme, le nihilisme, et enfin en art l’essor de l’Avant-garde.
En outre, quand vous demandez aux pégreuleux alentour de dater Le Cri, ils vous répondent toujours le XXe siècle, tant à cause de la technique picturale résolument moderne de l’oeuvre que sa thématique. Or, qu’est-ce que le XXe siècle sinon le déchaînement de la folie sous ses formes les plus terribles ?

De plus, Munch est également un artiste tourmenté, donc on reste dans cette continuité amorcée avec Watteau et surtout Géricault ; cela permet d’approfondir la déraison dans l’oeuvre et autour de l’oeuvre.

Rappel biographique & esthétique :

Edvard Munch est un Norvégien natif d’Oslo, et la légende ne dit pas s’il aime le saumon. En revanche, on sait que sa mère et sa soeur sont mortes de la tuberculose, et qu’il a une autre soeur dépressive. On imagine l’ambiance folie du slip lors des repas de Noël. Le jeune Munch a un parcours pour le moins éclectique ; entré à l’École Royale des Arts, il demeure cependant proche des milieux anarchistes. Sinon, l’homme n’est pas à proprement parler “imhotep” : alcoolique, dépressif, il est en outre sujet à des hallucinations. Conséquemment, ses thématiques de prédilection tournent autour de la mort, de la vie, de la folie, de la maladie, et de sa réjouissante famille. Il se situe dans le mouvement expressionniste & symboliste.

De ses oeuvres, on retiendra Le Cri, La Madonne, mais aussi un excellent portrait de Friedrich Nietzsche, réalisé en 1906.

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L’oeuvre : Skrik, titre original  Der Schrei der Natur (Le Cri de la Nature). Huile sur toile & pastel ; 91 x 74 cm, National Gallery of Oslo.
NB : Il existe cinq versions du Cri, produites entre 1893 & 1917.

Le Cri s’inscrit dans une série, La Frise de la Vie, qui montre tour à tour la Vie, l’Amour et la Mort selon la conception de l’artiste (La Madonne, Rose et Amélie, Vampire …). La genèse de ce tableau est pour le moins étonnante : lors d’une éruption volcanique en 1883 à Oslo, les cendres émises, le bouleversement de la nature et le coucher de soleil sanglant alors perçus par Munch et retranscrits dans son journal, produit chez ce dernier un ephiphanic moment & une sensation de sublime, dans le sens kantien du terme.

Journal, 1893 : “Je me promenais sur un sentier avec deux amis et le soleil se couchait. Tout d’un coup le ciel devint rouge sang. Je me suis arrêté, fatigué, et je me suis appuyé sur une clôture. Il y avait du sang et des langues de feu au-dessus du fjord bleu-noir et sur la ville. Mes amis continuèrent leur chemin, et moi je suis resté sur place, immobilisé et tremblant d’anxiété. Je sentis alors un cri infini qui passa à travers l’univers.”

Première interprétation:

Les couleurs sont crépusculaires, et s’observent par exemple dans le couchant et les vêtements sombres,
On constate un motif de la distorsion : la passerelle infinie, le corps ondulé, le ciel déformé etc., créeent une ambiance apocalyptique.
Le personnage principal présente une allure spectrale, ce qui lui confère une dimension nihiliste. Et justement, l’ectoplasme renvoie au concept de négation de l’être. Le refus de la beauté et des critères esthétiques de la société soulignent un rejet de l’idéalisme. Cet homme est seul face à son angoisse, il n’y a pas d’intervention divine ou de main tendue d’un ami, ce qui suggère également un rejet de la morale chrétienne.
Le style est expressionniste et fait preuve de subjectivité. En effet, le tableau est moins une reproduction exacte du réel qu’une volonté de susciter une émotion chez le spectateur par la déformation dudit réel. On voit d’ailleurs que tout le tableau est anti-académique ; le personnage principal est légèrement décalé du centre ; la couleur importe plus que le dessin, et il n’y a pas de thématique historique ou antique. La dimension symboliste est également présente : le tableau se lit comme une transposition d’une idée dans un objet du réel. Or, on sait que le titre original norvégien est Le Cri de la Nature :

“La Nature est un temple où de vivants piliers
Laissent parfois sortir de confuses paroles ;
L’homme y passe à travers des forêts de symboles
Qui l’observent avec des regards familiers.”
(Charles Baudelaire, sonnet “Correspondances”, Les Fleurs du Mal, 1857)

 

Seconde interprétation :

Il est à se demander s’il s’agit d’une auto-représentation de l’artiste dans ce tableau. En effet, remarquons la similitude morphologique entre le peintre et le personnage : même traits fins et étirés, corps mince etc..

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Le personage principal est glabre, ce qui n’est pas sans faire écho à Ézéchiel, rappelez-vous, ce prophète fameux de l’Ancien Testament qui se rase la tête sur ordre de Dieu. Et pour cause, le destin de ces cheveux coupés permet de prédire l’avenir du peuple de Jérusalem (1)  – par exemple, les cheveux brûlés sont ceux qui vont périr dans le prochain siège de Jérusalem, ceux éparpillés dans le vent signifient les Hébreux en exil qui ne reviendront jamais etc. -. De même, couper ses cheveux et/ ou sa barbe peut aussi bien être synonyme d’une perte de puissance que d’une volonté de pénitence.

La présence de l’eau encore une fois suggère l’instabilité, un élément changeant auquel on ne peut se fier
La symbolique du pont, lieu de passage à la fois public et anonyme, peut être tout à la fois franchissement, jonction entre deux rives opposées, mais du fait que c’est un monde flottant, entre eau et air, il peut être aussi un lieu de séparation et de distanciation. La rambarde apparaît alors comme une mesure de protection (la métaphore aquatique de ne pas chuter dans l’eau : ne pas sombrer dans la folie ?), ou au contraire comme un enfermement dans l’uniformité (suivre le chemin rectiligne qui nous est tracé et surtout ne pas s’en détourner).

Le cri est-il une réaction d’horreur de l’individu face à sa folie intérieure ou au contraire face à la folie du monde ? Est-ce un affrontement entre les voix idiolecte et sociolecte ? Si l’on s’en réfère au mouvement de l’anti-psychiatrie (et notamment à Laing), le fou est celui à qui le système fait perdre la raison, ou qui préfère suivre sa propre logique face à ce qu’il estime être de la folie.
La position des mains est particulière : placées sur les oreilles pour ne plus à avoir entendre ce que provient de l’extérieur, est-ce pour se fermer au monde ? Ou bien, sont-elles placées sur la tête pour en extirper/secouer/comprimer sa folie interne ?

Autant il y a dans Le Cri cet antagonisme entre folie intérieure et extérieure, autant on retrouve chez le public de la première partie du XXe siècle une dualité d’interprétation. Il est à remarquer que les quatre oeuvres précédentes avaient toutes été reconnues à leur époque. En effet, il y a ceux qui estiment que c’est une oeuvre essentielle car existentielle, dénonçant la folie inhérente à l’homme et/ou du monde ; c’est le camp de l’avant-garde, avec des artistes dans une démarche similaire comme Francis Bacon. Puis, il y a ceux qui considèrent cette oeuvre comme la réalisation d’un fou, l’expression d’une pathologie : c’est le camp des conservateurs et des fascistes. Le Cri, comme tant d’autres oeuvres modernes des nouveaux courants artistiques (cubisme, surréalisme etc.) sera proscrit par les mouvements totalitaires ou fascisants, car classé dans la catégorie Art Dégénéré.
À ce propos, je vous recommande une (re)lecture de mon article sur l’art et les totalitarismes.

Or, ici Le Cri constitue une remise en cause de la norme, du concept même de la norme.
Les travaux d’Émile Durkheim (1858-1917), l’un des pères fondateurs de la sociologie moderne, ont conduit au concept du sui generis. Les normes sont établies par des individus qui sont eux-mêmes faillibles et potentiellement fous ; ces normes vont donner à telle personne l’appellation de fou, mais ces dernières changent (dans le temps, selon les cultures etc.). Donc finalement, la folie ne serait qu’une bataille d’idées.

En complément de notre conclusion, voici deux pistes à explorer :
– La psychanalyste et philologue Julia Kristeva a développé le concept de l’abjection, sorte d’attitude ambivalente du sujet face à l’objet, entre fascination et rejet.
– La folie s’inscrit dans ce que Freud appelle la troisième blessure narcissique de l’humanité. L’homme est impuissant, en ce sens qu’il héberge en lui une part de lui-même qu’il ne connaît pas, qu’il ne contrôle pas toujours, et qui est hors des normes fixées par la société.

(1) Livre d’Ezechiel 5 :1,5

“1 Et vous, fils de l’homme, prenez un rasoir tranchant, faites-le passer sur votre tête et sur votre barbe pour en raser tous les poils, et prenez un poids et une balance pour les partager.
2 Vous en mettrez un tiers au feu, et le brûlerez au milieu de la ville, à mesure que les jours du siège s’accompliront ; vous en prendrez l’autre tiers, et vous le couperez avec l’épée autour de la ville ; vous jetterez au vent les poils du tiers qui restera, et je les poursuivrai l’épée nue.
3 Et vous prendrez de cette troisième partie un petit nombre que vous lierez an bord de votre manteau.
4 Vous tirerez encore quelques-uns de ceux-ci, et vous les jetterez au milieu du feu, et les y brûlerez ; d’où il sortira une flamme qui se répandra sur toute la maison d’Israël.
5 Voici ce que dit le Seigneur Dieu : C’est là cette Jérusalem que j’ai établie au milieu des nations, et qui est environnée de leurs terres.”

Et parce qu’on ne s’en lasse jamais (et aussi parce que vous avez tenu le coup jusque là pauvres biches) …

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The Representation of Madness in Painting – Episode V – The Scream (first version of 1893), Edvard Munch.

Why this choice ?

XIXth century is a period of changes, so it creates a quite good transition with Géricault. Besides, the end of the XIXth century lets us see what will be the first part of the XXth century : scientific progress, increasing of nationalisms, racial theories, but also new ideas in philosophy, such as positivism, nihilism, and the arising of the Avant-garde.

Moreover, when you ask people around you to give a date for The Scream, most of them answer the XXth century, because of its modern character and theme. Yet, what is the XXth century, except the outburst of madness in all the most terrible forms ?

Munch is also a tormented artist, so we stay in the continuity with Watteau and especially Géricault ; it allows us to strengthen folly inside and around the artwork.

Biographical & aesthetic recall :

Edvard Munch is a Norwegian from Oslo, and the legend doesn’t tell us if he enjoyed eating salmon. However, we know his mother and his sister died of tuberculosis, and he has another depressive sister. Don’t try to imagine the atmosphere for a Christmas dinner. Young Munch has an eclectic formation : accepted at the prestigious Royal School of Arts, he stays close with the anarchist background. The man is also alcoholic, depressed, and can have some hallucinations. Consequently, his predilection themes all turn around death, life, madness and sickness, or about his merry family. Munch belongs to the Expressionist and Symbolist movements.

About his production, we have a special preference for The Scream, Madonna, and an excellent portrait of Friedrich Nietzsche, realized in 1906.

The painting : The Scream (Skrik, original title Der Schrei der Natur). Oil on painting and pastel ; 91 x 74 cm. National Gallery of Oslo.
Nota bene : there are five versions of The Scream, produced between 1893 and 1917.

The Scream is inscribed in the series Frieze of Life, which shows Life, Love and Death according to the artist’s conception (Madonna, Vampire …). The genesis of this pairing is quite surprising : during a volcanic eruption in 1893 in Oslo, the ashes, the nature in trouble and the blood sunset, perceived by Munch and kept in his journal, produce on him an epiphanic moment and a sensation of sublime – as Kant defined it -.

Journal, 1893 : One evening I was walking along a path, the city was on one side and the fjord below. I felt tired and ill. I stopped and looked out over the fjord—the sun was setting, and the clouds turning blood red. I sensed a scream passing through nature; it seemed to me that I heard the scream. I painted this picture, painted the clouds as actual blood. The color shrieked. This became The Scream.

First reading :

Colors present a dust light, and can be observed in the sunset or the dark clothes. We note the motif of distortion : the infinite bridge, the waved-body, the twisted sky etc., create an apocalyptic atmosphere. The main character looks like a spectre, which gives him a nihilistic dimension. Precisely, the ectoplasm refers to the concept of the negation of the being. The rejection of beauty and aesthetic criteria underline the refusal of idealism. This man is alone face to his anguish, there is no divine intervention or a friendly hand, which also suggests a rejection of Christian morality.

The style is expressionist and demonstrates subjectivity. Indeed, the painting is not an exact reproduction of the real, but the wish of creating an emotion for the public, thanks to the distortion of reality.

The painting is anti-academic ;  the main protagonist is not at the center ; the color is more important than the drawing, there is no historical nor classical thematic. The Symbolist dimension is also present : the painting could be read as the transposition of an idea in a object of the real. Yet, we know the original title is The Scream of Nature, which reminds us of this short but famous stanza of Baudelaire :

Nature’s a fane where down each corridor
of living pillars, darkling whispers roll,
— a symbol-forest every pilgrim soul
must pierce, ‘neath gazing eyes it knew before.
(sonnet “Correspondences”, The Flowers of Evil, 1857)

Second reading :

Could we see here the own representation of the artist ? Indeed, there is some physical similarities between the painter and the character : same fine lines, drawn looking skin, thin body etc..

The main protagonist is also hairless, which echoes Ezechiel (1) – remember, this famous guy of the Old Testament ; God ordered him to shave his head and gave him the gift of prophecy -. And he was right : the faith of this haircut allowed to predict the future of Hebrews. As well, to cut the hair / shave the beard can be synonymous with a loss of power, or a wish of doing penance.

The presence of water suggests once again instability, a changing element you can’t trust. The symbolic of the bridge, a crossing point both public and anonymous, which can be at the same time a junction between two opposite sides, but also represents a floating world, between water and air, so a place of separation and distanciation.

The railing appears as a protection (the aquatic metaphor : not falling in water = not falling into madness ?), or on the contrary, as a confinement in uniformity (to follow the straight-lined way and preventing divergence).

Is this scream a reaction of horror from the individual face to his inner madness, or face to the madness of the world ? Is that a fight between an idiolect or a sociolect voice ? If we refer to the anti-psychiatric movement (especially to Laing), the madman is a person whose mind was destroyed, lost by society, and who prefers following his own logic, face to the general madness.

The position of the hands is quite peculiar : on the ears yes, but do they isolate the being from the outside, do they cut him off from the world ? Or, are they on the head for shaking, compressing, his inner madness ?

There is an antagonism between this inner and outer madness, but we can also find a duality of interpretation in the public’s analysis. The four previous paintings had been recognized in their time. Indeed, some people think it is an essential and existential artwork, denouncing human and world madness ; this is the camp of the avant-garde, with similar approach, such as Francis Bacon. Then, others consider it at the realization of a fool, the expression of a pathology : this is the camp of conservatives and fascists. The Scream, as many modern projects from new artistic waves (Cubism, Surrealism etc.) will be banned by totalitarian and fascist movements, because they supposedly belong to Degenerate Art (on this topic, here is a previous article about art and totalitarianism). Yet, The Scream represents a reconsideration of the norm, the concept itself of standard.

Emile Durkheim’s works, one of the founding fathers of modern sociology, lead to the concept of sui generis. Norms are established by people who are also fallible and potentially mad ; these norms can assign the appellation of madman to this or this person, but theses codes change (depending on times, cultures etc.).
So, finally, madness is nothing more than a battle of ideas.

As an addition to our conclusion, here are two paths which might be worth exploring :
– the psychoanalyst and philologist Julia Kristeva develops the concept of abjection, a kind of ambivalent attitude face to the object, between fascination and rejection.
– Madness belongs to what Freud calls the third narcissistic wound of mankind. Man is powerless, because he has something in himself he doesn’t really know, he can’t always control it, and it is out of the norms fixed by society.

(1) Book of Ezechiel, chapter 5.

1 And thou, son of man, take thee a sharp knife that shaveth the hair : and cause it to pass over thy head, and over thy beard : and take thee a balance to weigh in, and divide the hair.
2  A third part thou shalt burn with fire in the midst of the city, according to the fulfilling of the days of the siege : and thou shalt take a third part, and cut it in    pieces with the knife all round about: and the other third part thou shalt scatter in the wind, and I will draw out the sword after them.
3   And thou shalt take there of a small number : and shalt bind them in the skirt of thy cloak.
4   And thou shalt take of them again, and shalt cast them in the midst of the fire, and shalt burn them with fire : and out of it shall come forth a fire into all the house of Israel.
5   Thus saith the Lord God : This is Jerusalem, I have set her in the midst of the nations, and the countries round about her.

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