Pensée européenne, pensée de la trinité ?

De tous temps, l’homme (européen) aurait pensé par trois. Les nostalgiques – ou les traumatisés, c’est selon –  de la dissertation en littérature ou en philosophie se rappelleront du fameux plan en 27 parties (pour les incultes, chaque partie compte trois sous-parties et trois sous-sous-parties, bref, 3x3x3, et dans l’idéal de perfection, le tout de taille harmonieusement répartie). Mais levons le nez de la copie-double et enfonçons-nous gaiement dans les chemins tortueux du monde de la théorie. En effet, si le raisonnement de l’élève est trinitaire, c’est que la conceptualisation chez le maître l’est tout autant.

Quelques exemples pour illustrer mon propos.

Le romantique Hugo écrit en 1827 une pièce historique, Cromwell, inspirée du personnage éponyme. Le drame est d’ailleurs si long qu’il en est injouable, mais peu importe : ce qu’il faut retenir de l’oeuvre, c’est sa fameuse préface, évidemment drôle, évidemment savante, et comme toujours chez Hugo, qui sait faire mouche au bon moment. Victor se lance dans une défense ardente du drame au théâtre (et pour cause, c’est son fond de commerce), notamment parce qu’on y trouve de tout pour tous (et en trois parties !), ainsi qu’il le rappelle dans la préface d’une autre de ses pièces, Ruy Blas (assume donc d’avoir pleuré à l’acte V que diable !) :

« Trois espèces de spectateurs composent ce qu’on est convenu d’appeler le public : premièrement, les femmes ; deuxièmement, les penseurs ; troisièmement, la foule proprement dite. Ce que la foule demande presque exclusivement à l’œuvre dramatique, c’est de l’action ; ce que les femmes y veulent avant tout, c’est de la passion ; ce qu’y cherchent plus spécialement les penseurs, ce sont des caractères. »

Afin de consacrer le drame, l’auteur remonte en toute simplicité aux origines de l’humanité. Le drame constituerait l’aboutissement de la quête intellectuelle et artistique des hommes : l’enfance de l’humanité, aussi appelée âge primitif, incarnée par le lyrisme ; l’adolescence de notre monde, caractérisée par une production épique ; enfin, l’âge adulte, né du christianisme, et qui conduit à terme au drame. Ce dernier s’est d’ailleurs opposé au théâtre classique, en balayant la règle des trois unités (rappelez-vous : une seule action se déroulant en un lieu unique, le tout en 24h). Pourtant, Hugo le définit par un autre trio :

« (…) le mélodrame pour la foule ; pour les femmes, la tragédie qui analyse la passion ; pour les penseurs, la comédie qui peint l’humanité. »

Encore plus ardu, Hans Blumenberg (1920-1996), philosophe allemand méconnu en France et membre du groupe Poetik und Hermeneutik, s’appuie sur la littérature pour analyser le concept de réalité. Blumenberg s’intéresse en particulier à l’histoire de la philosophie, sa représentation aussi bien que sa réception à travers les siècles ; il critique l’attitude historiciste (dite aussi relativiste), laquelle considère « (…) que tous les hommes d’une époque et d’une société innées “devaient” penser de la même façon, comme si l’histoire intellectuelle était celle d’une évolution où chaque moment serait entièrement unifié. » (1)Vous l’aurez deviné, il en conclut trois périodes essentielles : la réalité comme « évidence momentanée » durant l’Antiquité, la « réalité garantie » au Moyen-Âge, et la conception de la réalité en tant que « contexte » dans la modernité.

Auguste Comte, l’un des papas du positivisme, développe les travaux de Condorcet et Saint-Simon, et rassemble ses découvertes dans les Cours de philosophie positive (1830-1842). L’humanité se perçoit à travers un mouvement de progression, divisible en trois étapes de la pensée (voire leurs sous-étapes) : « l’état théologique » (ou féodal), qui passe par le fétichisme, le polythéisme et le monothéisme ; « l’état métaphysique », grosso modo l’époque de l’Ancien Régime, et en particulier des Lumières. Enfin, et Comte se situe volontiers dans cette période, « l’état positif », qui correspond à la victoire de la raison sur la superstition, et de l’explication de la nature grâce aux sciences.

Si vous osez douter de moi, voyez par vous-même :

« Dans l’état théologique, l’esprit humain, dirigeant essentiellement ses recherches vers la nature intime des êtres, les causes premières et finales de tous les effets qui le frappent, en un mot vers les connaissances absolues, se représente les phénomènes comme produits par l’action directe et continue d’agents surnaturels plus ou moins nombreux, dont l’intervention arbitraire explique toutes les anomalies apparentes de l’univers.

Dans l’état métaphysique, qui n’est au fond qu’une simple modification générale du premier, les agents surnaturels sont remplacés par des forces abstraites, véritables entités (abstractions personnifiées) inhérentes aux divers êtres du monde, et conçues comme capables d’engendrer par elles-mêmes tous les phénomènes observés, dont l’explication consiste alors à assigner pour chacun l’entité correspondante.

Enfin, dans l’état positif, l’esprit humain reconnaissant l’impossibilité d’obtenir des notions absolues, renonce à chercher l’origine et la destination de l’univers, et à connaître les causes intimes des phénomènes, pour s’attacher uniquement à découvrir, par l’usage bien combiné du raisonnement et de l’observation, leurs lois effectives, c’est-à-dire leurs relations invariables de succession et de similitude. L’explication des faits, réduite alors à ses termes réels , n’est plus désormais que la liaison établie entre les divers phénomènes particuliers et quelques faits généraux dont les progrès de la science tendent de plus en plus à diminuer le nombre. » (2)

Même un postmoderne tel Michel Serres ne renie pas une explication tripartite du monde. Dans un de ses plus récents ouvrages, Darwin, Bonaparte et le Samaritain : une philosophie de l’histoire (2016), le philosophe s’applique à nous présenter l’humanité comme une succession de trois âges : une sorte de période d’état de nature d’avant l’écriture, symbolisée par la figure de Darwin, une longue époque belliqueuse, de Genghis Khan à Bonaparte, et enfin notre ère, post-Hiroshima, comparable à l’après-Auschwitz d’Adorno ou de Hans Jonas.

Polémiquons un peu : Freud, pourtant grand et touche-à-tout aimant s’affranchir des normes, se laisse lui aussi prendre à la tentation de la tripartie. En effet, dans son Introduction à la psychanalyse (1916), Herr Doktor estime que l’humanité a traversé trois phases (3), chacune ayant été initiée par ce qu’il nomme de « graves démentis » (plus connus sous l’expression de blessures narcissiques) : primo, ce n’est pas le Soleil qui tourne autour de la Terre, mais l’inverse (merci Copernic) ; secundo, nous ne sommes pas des créatures exceptionnelles ou Sui Imago, juste le fruit d’une looooongue évolution animale (Darwin) ; tertio, la psychanalyse va zlataner l’individu en lui prouvant que le Moi est faillible car menacé par un côté obscur qu’il ne contrôle pas (le fameux Ça). Oui, Freud se considère comme cette troisième et dernière blessure (conviction qui doit probablement pouvoir s’expliquer selon une confession capillo-tractée à base de bistouquette et de mamans).

Certes, ces exemples ne s’appliquent pas exactement aux mêmes périodes et ne se rapportent pas aux mêmes idées (quoique la dynamique de dialectique est présente dans chacun des cas). Cependant, force est de constater qu’un même raisonnement tripartite demeure, et dans des domaines, des époques et des lieux de réflexion différents. D’autres exemples parfaitement hétéroclites se caractérisent par leur utilisation de la trinité : l’anacyclose de Platon (la routourne qui tourne des régimes politiques), la société féodale (noblesse, clergé, tiers-état), d’ailleurs anéantie par l’arrivée d’une quatrième catégorie, la bourgeoisie ; la séparation des pouvoirs (législatif, exécutif, judiciaire) ; la Trinité catholique etc..

Doit-on comprendre que l’univers lui-même est mathématiques, ou doit-on y voir une spécificité caractéristique et fondatrice de la pensée européenne ?

Dans son ouvrage Les dieux souverains des Indo-Européens (première édition 1977), l’anthropologue et historien Georges Dumézil (1898-1986) présente son concept de trifonctionnalité. Mythologue comparatiste, il estime que des sociétés aussi diverses qu’éloignées dans le temps comme la société romaine, hindoue et les systèmes médiévaux chrétiens, s’appuient et se répartissent leur population selon une même tri-vision : les guerriers, les religieux et les producteurs (4). Le système féodal en est une illustration ; et après tout à la veille de la Révolution, ne disait-on pas Tiers-État ?

L’approche comparatiste est tout à fait honorable, et il est certes séduisant en tant que chercheur par exemple de pouvoir apposer des structures identiques à des cultures différentes. Toutefois, la trifonctionnalité présente des limites aussi bien spatiales que temporelles, et ne peut s’appliquer à tout peuple ou toute culture regroupés sous le titre « indo-européen ». Par exemple, les Grecs conçoivent l’évolution de l’humanité en cinq Âges (d’or, d’argent, de bronze, des héros, et de fer) (5) ; autre exemple, la cité d’Athènes à l’âge classique s’appuie sur une dualité citoyen / non-citoyen (esclaves, femmes, métèques). Autre défaut, la trifonctionnalité chez Dumézil, et l’omniprésence du système tripartite est révélatrice d’une conception eurocentriste. Quoiqu’on en pense, il est évident que la philosophie occidentale est sur-représentée ; les idées doivent se rapporter à elle, ou se cacher sous le tapis.

Par ailleurs, et là réside un danger très concret, l’idée d’une unicité a malheureusement été reprise et déformée allègrement en quelque chose de beaucoup plus fumeux : le mythe de l’homme indo-européen, et surtout d’un peuple originel indo-européen, que le nazisme utilise pour asseoir pseudo-scientifiquement son golem aryen (Herrenrasse), et dont s’inspirent les néo-fascistes et les droites conservatrices (type Nouvelle Droite) lorsqu’ils clament la défense de la « civilisation judéo-chrétienne ». À ce titre, l’historien Jean-Paul Demoule souligne la « schizophrénie » européenne, qui consiste à fonder son histoire et ses valeurs sur un texte hébreu (l’Ancien Testament), tout en persécutant ses fondateurs (les Juifs). Rappel salutaire ; gardons-nous toujours de penser qu’il existe un Nous et des Autres.

En résumé, reconnaissons qu’il existe là un paradoxe essentiel : Aristote est considéré comme le MC fondateur de la pensée occidentale ; or, le même Aristote a pourtant fortement soutenu le principe de non-contradiction comme guide du raisonnement logique, une opposition dualiste reprise par d’autres personnages d’envergure, tels Descartes ou Kant. Mais qu’à cela ne tienne, on pense, théorise, critique et conclue … par trois. POURQUOI ? Après tout, la révolution de la dialectique hégélienne n’arrive qu’au XIXe siècle. Nous proposons ceci : l’exigence, pour ne pas dire l’obsession de la pensée occidentale à vouloir trouver Une Réponse, Une Vérité, est telle, qu’elle en est parvenue à dépasser le cadre duel, pour en arriver à un schéma tripartite. Sans plus de succès.

Dans ce cas, allons voir chez les vieux. Après tout, pourquoi une conception davantage pré-socratique ne serait-elle pas tout aussi pertinente ? Mystérieux et prétendument mélancolique, il ne reste d’Héraclite que des fragments et des légendes urbaines rigolotes. Cela dit, il n’en demeure pas moins brillant ; oubliez les Idées, les catégories et tout le tremblement, voici une lecture du monde comme perpétuel mouvement : ainsi résumé, « tout coule » (Panta rhei) :

« Il [Héraclite] préfère insister sur le flux perpétuel des choses, dont aucune n’échappe à la transformation incessante ; sur la lutte permanente entre les formes diverses de la substance unique, lutte à laquelle préside l’intelligence divine et qui fait l’harmonie du monde. » (6)

 

(1) Le concept de réalité, Hans Blumenberg, Paris, éd. du Seuil, 2012, trad. Jean-Louis Schlegel.
(2) Cours de philosophie positive, Première Leçon (1830-1842).
(3) Introduction à la philosophie (1916), IIIe partie, chap. XVIII.
(4) Pour info, les femmes entrent dans cette troisième catégorie puisqu’elles sont associées à la fécondité. Et c’est tout. Merci au revoir.
(5)  Pour les amateurs de longues descriptions bucoliques et de métaphores vintage, on se reportera à Hésiode dans Les Travaux et les Jours ; j’ajouterai par souci d’objectivité, qu’ici un monsieur fort intéressant dit que non, on peut regrouper les fameuses cinq races mythiques en trois groupes ; du coup s’il s’avère qu’il a vu juste, il fait carrément du mal à mon exemple.
(6) Pour l’histoire de la science hellène, Paul Tannery, 1887.
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Manuel Díaz, série Puertas Estelares, 2012-2013.
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