Bachar le Briscard / Foxy Bachar

* ARTICLE DISPONIBLE EN FRANÇAIS ET EN ANGLAIS
* ARTICLE AVAILABLE IN FRENCH AND ENGLISH

16 février 2017. Nous avons eu droit à une séquence mythique du journalisme en moins d’une demie-heure. (1). Les sbires de Bouygues et Lagardère ont très mollement tenté de tirer les vers du nez au douteux mais pugnace Bachar el-Assad depuis Damas. Ce ne sont pas les éternelles petites phrases dont il faut faire un titre, n’est-ce pas La Dépêche (2) ; il faut s’intéresser à la rhétorique évidemment ironique, par certains points parfaitement critiquable, mais néanmoins par moments trop pertinente de celui qui est toujours pour le moment – qu’on le veuille ou non – président de la Syrie.

L’ingérence est insupportable (et généralement illégitime), d’autant plus qu’elle provient de pays eux-mêmes fort loin de tout reproche. Outre l’accusation envers la France d’avoir sa part de responsabilité dans le soutien envers les combattants islamistes et leur armement (et par extension des attaques qu’elle subit sur son propre sol), la casserole du désastre français en Libye est d’ailleurs mentionnée. Bachar affirme ne rien attendre des élections présidentielles occidentales, récentes ou à venir, américaine ou française. Même si dans les faits il doit discrètement regarder les prognostics en replay, cette question est l’illustration même de notre égocentrisme. En outre, la rhétorique assadienne s’appuie sur le principe christique d’enlever la poutre que l’on a dans l’oeil avant d’aller faire du chichi avec la paille du voisin ; en ce sens, il est fortiche parce qu’il détourne l’attention et peut ainsi ne pas avoir à répondre / se confronter à son propre bilan.

Les actions dites terroristes sont plurielles et mouvantes ; on peut être d’accord ou non avec la conception du terrorisme selon Bachar el-Assad (en gros, prendre les armes dans son pays fait de toi automatiquement un terroriste, non pas un rebelle, un guérillero ou un chasseur de faisans). Cela dit, son rappel rapide mais clair de quelques mouvements existants sur son sol et ailleurs, souligne par contraste notre propre ignorance et tendance dangereuse à la systématisation et à l’unicité (type : le danger c’est Daech, le lieu d’où émane ce danger, c’est la Syrie > Raqqa) ; dangereuse car manquant de pertinence, et donc avec des répercussions sur les luttes en cours ou à venir. Enfin, et c’était prévisible, El-Assad se pose explicitement en combattant intransigeant du terrorisme et rempart à son expansion ; qu’on y croit ou non, il cherche à s’imposer comme partenaire incontournable et empêche ainsi son éviction de la scène internationale ; sa proposition pernicieuse de stabiliser la situation en Syrie afin de pouvoir rapatrier sa population éparpillée à travers le monde, risque de rencontrer un écho favorable parmi les gouvernements frileux niveau accueil et les mouvements anti-réfugiés.

La remise en cause une nouvelle fois d’institutions internationales de grande envergure, telle Amnesty International. Ok, il faudrait avoir sniffé un peu trop d’huile de jasmin pour croire que l’État syrien arrête et interroge en tout bien tout honneur, essuyez-vous les pieds avant d’entrer, home sweet home, des personnes uniquement coupables, fruit d’enquêtes minutieuses et impartiales. Non, les réfugiés syriens qui mettent leur vie en péril et celle de leurs enfants pour arriver sur les berges de pays inconnus, qui acceptent d’être parqués dans des camps, humiliés et maltraités, fuient tout autant Al Nosra que les soldats de l’armée syrienne, les prisons de sinistre renom et les bombardements (du gouvernement syrien, mais aussi russes, ou de la coalition internationale). Cependant, le malicieux Bachar remet en cause sa neutralité, et réfute les « allégations ». Que dit le rapport sur la prison de Saydnaya ? Si l’introduction souligne que l’enquête s’appuie sur 84 témoins (gardiens, docteurs, juristes, anciens prisonniers, familles de détenus, et ce n’est pas rien), il est vrai que les accusations d’A.I. manquent de sources concrètes autres que la parole (documents, photos, noms). Voici l’extrait critiqué :

« On the basis of evidence from people who worked within the prison authorities at Saydnaya and witness testimony from detainees, Amnesty International estimates that between 5,000 and 13,000 people were extrajudicially executed at Saydnaya between September 2011 and December 2015. Amnesty International does not have evidence of executions after December 2015. » (3)

Par ailleurs, toujours dans le même rapport, l’accusation de participation du Grand Mufti (Ahmad Badreddin Hassoun) ne m’est pas tout à fait claire :

« This judgement is signed by the head of the Military Field Court and a representative of the security forces, usually from Military Intelligence. The judge who tried the detainee at the Military Field Court, referred to as the Military Prosecutor, also signs and then approves this sentence. The judgement is sent by military post to the Grand Mufti of Syria and to either the Minister of Defence or the Chief of Staff of the Army, who are deputized to sign for Syrian President Bashar al-Assad and who specify the date of the execution. » (4)

Certes, il est un supporter du gouvernement syrien (cet entretien assez récent avec la presse irlandaise le prouve). Bachar el-Assad affirme que l’État syrien est laïque, ce qui invalide l’accusation de participation de l’autorité religieuse dans le système judiciaire. Renseignement pris, la Constitution de 1973 aussi bien que la nouvelle de 2012 indiquent que la jurisprudence de l’Islam constitue une source majeure de la législation du pays :

« Article 3. The religion of the President of the Republic is Islam; Islamic jurisprudence shall be a major source of legislation; The State shall respect all religions, and ensure the freedom to perform all the rituals that do not prejudice public order; The personal status of religious communities shall be protected and respected. » (5).

Acceptation et protection des autres cultes, oui, mais l’affirmation stricte d’une séparation du religieux et du politique n’est pas évidente. Que faut-il comprendre ? Encore un autre doute : chez les Sunnites (et la Syrie ayant une majorité musulmane sunnite justement), le Grand Mufti incarne la plus haute autorité religieuse, et fait office de conseiller aussi bien sur les questions spirituelles que sur la loi islamique ; par conséquent, participe-t-il au système judiciaire ? Mais, Bachar el-Assad étant de confession alaouite, que vaut l’implication du Grand Mufti de Syrie dans les faits ? Si un(e) spécialiste de la loi islamique ou un(e) juriste branché sunnisme passe par là et a la réponse, qu’il ou elle n’hésite pas. Navré de la digression, mais cette question me paraît essentielle : elle constituerait alors une clé de lecture du conflit actuel. Les oppositions au gouvernement assadien ne seraient pas seulement d’ordre politique ou social ; les critiques seraient également (voire essentiellement) religieuses, puisqu’une mouvance se servirait de la loi islamique pour régner et imposer ses décisions ; ceci expliquerait l’implication d’idéologies religieuses prônant également l’utilisation de la violence comme arme de répression.

Ainsi, les pays hors Union européenne, hors copains des États-Unis et tiers-mondistes se retrouveront d’accord avec Bachar sur de nombreux points, puisque celui-ci s’en donne à coeur joie en ce qui concerne les pires travers des politiques européens / occidentaux. Ce qui soit dit en passant, ne va certainement pas aider à une harmonisation dans les relations internationales. En outre, et c’est là le plus gênant, cet entretien, au lieu de le faire s’étouffer de honte le président dans son fetté (6), met nombre de dirigeants face à leurs contradictions vraiment pas très propres.

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Untitled, Joe Webb, 2016 (7)
(1) Afin de lire cet article dans de bonnes conditions, il est recommandé d’avoir écouté au moins une fois l’entretien, ici reproduit dans son intégralité : http://www.europe1.fr/emissions/linterview-politique-de-8h20/linterview-integral-de-bachar-al-assad-2979440
(2) http://www.ladepeche.fr/article/2017/02/16/2518524-quand-bachar-al-assad-ironise-popularite-francois-hollande.html
(3) p.6 ; nous tenons à préciser que l’on comprend que dans une situation aussi extrême et chaotique que la guerre, le relevé d’informations est carrément compliqué, mais que l’absence de preuves sert à la rhétorique assadienne. https://www.amnesty.be/IMG/pdf/human_slaughterhouse_report.pdf
(4) ibid., p.19.
(5) http://www.refworld.org/docid/5100f02a2.html#Chapter 1
(6) Longue vie au fetté
7) Oui c’est Beyrouth, et non pas une ville syrienne, cela dit l’excellence du travail de Joe Webb et son caractère universaliste méritent amplement leur place ici.

 

Foxy Bachar

February, 16th. We had a mythical sequence of journalism in less than half an hour (1). Bouygues and Lagardère’s henchmen (2) flabbily tried to draw it out of dubious but pugnacious Bachar al-Assad in Damas. Front page and titles shouldn’t be done with the same little sentences, as did another French newspaper, La Dépêche (3) ; we must focus on the rhetoric, of course ironical, scandalous by some points, nevertheless too relevant at times, by the man who is still – whether you want it or not – president of Syria.

Intervention is unacceptable (and generally illegitimate), especially when it comes from countries absolutely not above reproach. In addition to the accusation towards France’s responsibility in its support for Islamist groups and their armament (and by extension the attacks on its own territory), the scandal of Libyan disaster is mentioned. Bachar claims not to expect nothing from western presidential elections, latest or upcoming, American or French ones. Even if in fact he must discreetly check the predictions, this question is the very illustration of our egocentrism. Moreover, the assadian rhetoric relies on the Christ principle of the mote and the beam ; in that sense, he’s not bad at all, because he diverts attention and so doesn’t really answer / face his own record.

Terrorist actions, or so called, are plural and moving ; you can agree or not with Bachar al-Assad conception of terrorism (broadly, taking up arms in his country makes you automatically be a terrorist, not a rebel, a guerillero or a pheasant’s hunter). That being said, his quick but clear reminder of some movements on his territory and outside, underlines in contrast our own ignorance and dangerous tendency to systematization and unicity (i.e. : danger = Daech, where this danger is = Syria > Raqqa) ; dangerous because lacking relevance, and so with consequences on the current and future fights. Finally, and it was predictable, al-Assad portrays himself as an intransigent warrior against terrorism, and as a defensive wall to its extension ; trust him or not, but he wants to establish himself as a key partner, and so prevents his eviction from the international scene ; his pernicious proposition of stabilizing the situation in Syria in order to repatriate millions of refugees, may strike a responsive chord among skittish governments and anti-migrants movement.

Once again, accusations against international institutions, such as Amnesty International. Ok, you must have sniff too much jasmine oil if you believe the Syrian state nicely and tenderly arrests and interrogates, home sweet home, only guilty suspects, and thanks to impartial and careful investigations. No, Syrian refugees don’t risk their life and those of their children, for the pleasure of arriving in unknown countries, cooped up in camps, humiliated and abused ; they escape from Al Nosra, but also from Syrian army, creepy prisons, torture and bombings (by the Syrian government, but also Russia and international coalition). However, mischievous Bachar negates its neutrality, and refutes the ‘allegations’. What does the rapport about Saydnaya’s prison tell us ? If the introduction underlines the investigation is founded on 84 witnesses (guards, doctors, lawyers, former prisoners, families inmates … and it is significant), it is true that A.I. accusations lack concrete sources other than words (documents, pictures, names). Here is the criticized extract :

« On the basis of evidence from people who worked within the prison authorities at Saydnaya and witness testimony from detainees, Amnesty International estimates that between 5,000 and 13,000 people were extrajudicially executed at Saydnaya between September 2011 and December 2015. Amnesty International does not have evidence of executions after December 2015. » (4)

Besides, still in the same rapport, the accusation of participation against Grand Mufti (Ahmad Badreddin Hassoun), isn’t very clear to me :

« This judgement is signed by the head of the Military Field Court and a representative of the security forces, usually from Military Intelligence. The judge who tried the detainee at the Military Field Court, referred to as the Military Prosecutor, also signs and then approves this sentence. The judgement is sent by military post to the Grand Mufti of Syria and to either the Minister of Defence or the Chief of Staff of the Army, who are deputized to sign for Syrian President Bashar al-Assad and who specify the date of the execution. » (5)

Admittedly, he is a supporter of Syrian government (this quite recent interview with Irish medias proves it). Bachar al-Assad declares the Syrian state is secular, which invalidates the participation of a religious authority in the judicial system. Upon enquiry, the 1973’s Constitution and the new one of 2012 indicate that Islam’s jurisprudence represents a major source for the legislation of the country :

« Article 3. The religion of the President of the Republic is Islam; Islamic jurisprudence shall be a major source of legislation; The State shall respect all religions, and ensure the freedom to perform all the rituals that do not prejudice public order; The personal status of religious communities shall be protected and respected. » (6).

Acceptation and protection for other religious worships yes, but the strict affirmation of a separation between the religious and the political is not obvious. What should we understand ? Another doubt : for Sunni people (and Syria has a Sunni Muslim majority), Grand Mufti is the highest religious authority, and acts as a counselor for spiritual questions but also Islamic law. Consequently, does he participate to judicial system ? But, Bachar al-Assad is an Alawite, so what is really Grand Mufti’s implication worth in reality ? Sorry about the digression, but this question is essential : it would be a key lecture for the conflict. The oppositions against Assad government wouldn’t be only political or social since the beginning ; critics would be also (perhaps essentially) religious, because one movement would use Islamic law in its own way for prevailing and imposing its decisions ; this would explain the importance of religious ideologies also advocating the use of violence as a weapon against repression (and as a weapon for repression).

So,  non E.U., non-friendly US and third countries will agree with Bachar upon many points, because  he deeply mines the same polemical vein, that is to say, worst European and Western qualities. Incidentally, this won’t help for the harmonisation in international relations. Besides, and this is probably the most embarrassing, this interview, rather than making the President suffocate of shame in his fatteh (7), puts many leaders in front of their dirty contradictions.

(1) This article can be understood only if you know the interview : https://www.youtube.com/watch?v=MlrpvKNl9D8
(2) As the majority of French medias, Europe 1 radio and TF1’s channel belong to private groups : the businessman Arnaud Lagardère owns Europe 1, while industrial Martin Bouygues owns TF1.
(3) ‘When Bachar al-Assad ironizes about François Hollande’s popularity’ http://www.ladepeche.fr/article/2017/02/16/2518524-quand-bachar-al-assad-ironise-popularite-francois-hollande.html
(3) https://www.amnesty.be/IMG/pdf/human_slaughterhouse_report.pdf page 6 ; we want to say we understand that in such an extreme and chaotic situation as war, collecting informations is very complicated ; however, the absence of proofs serves the assadian rhetoric.
(4) ibid., page 19.
(5) http://www.refworld.org/docid/5100f02a2.html#Chapter 1
(6) Long life to fatteh !
(7) Yes, this is Beirut, and not a Syrian city. However, the excellent work made by Joe Webb and its universal dimension deserve their place here.
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