Le pogo : o tempora, o mores !

*cet article date de 2013. Il est originellement issu du blog participatif Bicéphale, un projet aujourd’hui éteint mais jadis tout à fait truculent.

Keep calm and dance pogo

Le pogo, cette fabuleuse danse punk dont la légende attribue la paternité au très instable et acnéique adulescent -mais non moins mythique- Sid Vicious, souffre d’une fort mauvaise réputation, voire d’une méconnaissance totale.

Envoyons paître sous d’autres cieux obscurantistes les conceptions réductrices et ô combien affligeantes.

Un rapide portrait du pogoteur(euse)

En effet, comment évoquer le pogo sans son courageux et formidable interprète ?

Individu au sexe parfois difficilement identifiable, à l’âge moyen oscillant entre 12 et 65 ans, à l’hygiène et au système pileux variables et souvent douteux, c’est un être d’une sensibilité et d’un tempérament particulier, allant du gros nounours-poète au fou furieux à crête, du geek-mastodonte au bûcheron sauvage, en passant par l’apparente frêle pucelle qui finalement d’un unique coup d’atéba te met carpette pour le reste du set.

Le pogoteur(euse) est donc par essence un être paradoxal. À la fois typiquement reconnaissable, notamment grâce à son accoutrement unique, mélange d’accessoires d’adolescent attardé, de vêtements para-militaires et de débardeurs  en mauvais coton à la gloire de son groupe fétiche ; et dans le même temps, c’est un être profondément et totalement inclassifiable (de toute manière l’air de la fosse est tellement chargé de l’humidité âcre des aisselles poisseuses et des tarpés allumés en douce que tu ne distingues même plus tes propres Docs) .

Tout au plus ces êtres mystérieux se reconnaissent-ils par un mouvement cyclique capillaire (ou headbang) et ont pour fil d’Ariane un goût immodéré pour la bière tiède.

Bref, se situant au-delà de la nature, par-delà la physique, l’adepte du pogo est ainsi une créature métaphysique.

Telle époque, tels moeurs

Dire que le pogo ne comporte aucun potentiel de danger ou de violence serait comme déclarer que Jean-Paul Sartre s’est imposé grâce à son physique.

Il n’y a que les métalleux du Wacken pour vous comparer un braveheart (ou dans sa réjouissante traduction gauloise : mur de la mort) de plusieurs milliers de participants enthousiastes à une gentille petite réunion dominicale façon Gillou avec son p’tit accordéon.

Le cliché le plus répandu consiste à voir le pogoteur(euse) comme un jeune crétin désaxé et primitif qui se cogne à ses semblables pour se faire du mal gratuitement.

ERREUR.

En vérité le pogo souffre des mêmes accusations que jadis dans la sphère littéraire le roman dût endurer. Et que lui reproche t-on ? Manque de bienséance : diantre, tous ces jeunes femmes et hommes plus ou moins torse poil dans un espace surchauffé et exigu qui convulsent sur une musique diabolique ? Invraisemblance : quel intérêt de déchirer sa chemise à se jeter les uns sur les autres ou à ressortir couvert de bleus d’un circle pit ? Aucune théorisation, ni ouvrage fondateur, ni école, ni maître à penser (force est de reconnaître qu’on peut difficilement affirmer que Sid Vicious pensait).

Bref si l’on résume grossièrement, le pogo est un bâtard, enfanté par un mouvement underground et pratiqué par des marginaux.

Bruine glacée d’octobre, violons crin-crin, sortons les mouchoirs.

Or tout comme le roman, le pogo a pourtant su dépasser et exploiter ses apparentes faiblesses.

Certes, il n’est pas sans risques : d’après une étude datant de 2000 du Department of Emergency Medicine du Providence Hospital, 37% des blessures lors de festivals de musique seraient liées aux pogos. Mais c’est justement la manifestation d’énergie pure, la potentialité du danger, la fascination pour un risque possible, l’equilibrium délicat entre contrôle et extériorisation, qui constituent son identité. D’autre part, tout comme le roman, force est de constater le caractère protéiforme du pogo : mosh pit, braveheart, circle pit, chaque variante pouvant être agrémentée de diverses options (stage diving, slam, headbang, windmill, air guitar …). De même, il mêle tous les genres : épique (la collision du wall of death ne vous rappelle t-elle pas les charges des glorieuses batailles antiques ?), comique (la poilade rabelaisienne est une institution dans la fosse), ou encore la tribune (dénonciation d’un fait de société etc). Et si le pogo ne parvient pas à obtenir la reconnaissance, paradoxalement il apporte celle-ci à ses interprètes. La fosse constitue le temps d’un concert une micro-société où tout individu exprimant le désir de se trémousser énergiquement est le bienvenu, elle dépasse les critères sociaux de sélection habituels pour n’être que pure acceptation de l’être.

Une contestation de l’ordre établi

Certes, le pogo est rejeté par notre société, mais lui-même ne revendique t-il pas  fièrement sa marginalisation ?

Rappelons qu’il est l’enfant chéri de la musique punk, dont les valeurs se réclament beaucoup de l’anarchisme (cherchez donc les textes des Béruriers Noirs), voire du nihilisme (je vous renvoie à l’emblématique Demain il pleut de Guérilla Poubelle). L’étymologie du terme “anarchie” est en effet très parlante : du grec anarkhia, c’est-à-dire privé de commandement. Or, le pogo est par essence dénué d’un principe fondateur, ou plutôt son principe premier est le vacuum. Absence de théorisation, de codification, de contrôle coercitif, de hiérarchie, autonomie et liberté du danseur … Le pogo c’est un désordre qui se veut ordre social absolu.

Pour l’anecdote, un métalleux et étudiant en physique nommé Jesse Silverberg, astucieux observateur et pratiquant du pogo, a récemment mis au point un modèle interactif démontrant de manière troublante la similitude entre les pogoteurs et les atomes : en effet tous se meuvent de manière totalement aléatoire, ne cessent d’entrer en collision, et pourtant créent un mouvement global équilibré et ordonné. La fosse incarne ainsi une communauté autonome et autorégulatrice.

Loin d’être un retour à l’état de nature rousseauiste, il fait au contraire intervenir les notions d’auto-gestion collective, l’entraide (un pogoteur à terre sera toujours relevé par ses partenaires de fosse) et un certain idéal de justice ; par exemple un participant à la violence malsaine (c’est-à-dire pogotant en vue de faire mal) sera rappelé à l’ordre voire expulsé si son comportement met en péril la communauté.

Le pogo c’est aussi une manifestation physique d’une opposition à la société capitaliste et consumériste: nulle compétition, nulle lutte pour le pouvoir ou course au profit; aucune considération physique, sociale ou ethnique, c’est l’abolition du règne des apparences. Le primitivisme qui règne dans la fosse est une réaction au decorum bourgeois. Gratuit et désintéressé, le pogo se veut avant tout un plaisir partagé accompli dans le respect d’autrui. Le stage diving (ce moment de béatitude où telle la fleur des champs vous sautez de la scène sous l’oeil bienveillant des musiciens, pour atterrir bras ouverts dans ce locus amoenus si réconfortant qu’est le public de la fosse) incarne cette osmose entre l’individuel et la masse.

La catharsis de notre époque ? 

Le pogo possède une fonction cathartique en ce sens qu’il provoque l’épuration des passions. Le public assiste à un concert de musique violente, rapide et agressive : il se produit d’ors et déjà une réaction physiologique puisque le tempo et le rythme agissent sur le système cardiaque. Sur scène se trouve le Groupe, cette entité démiurgique, s’exprimant par hurlements rauques, secouage de chignons et cornes diablesques ; il est le coeur du pogo, l’innerve et l’énergise. Le chanteur et/ou leader n’est autre que le coryphée dont la fosse boit avidement chaque parole. Il incite à l’extériorisation des passions et des émotions en encourageant le pogo, lequel par sa protéiformité s’adapte à chaque participant.

Il y a donc une dimension morale du pogo : son esthétique, son mode de représentation, la disposition scénique, purge le pogoteur ; cette purification est d’autant plus assurée que celui-ci obéit au principe philosophico-punk du Do It Yourself (ou DIY pour les intimes). Le pogoteur est ainsi spectateur mais aussi et surtout acteur grâce à sa participation enthousiaste.

Un soir, mettez vos habits de lumière, ressortez votre vieux T-shirt Iron Maiden, fortifiez votre âme avec quelques cervoises à bas prix puis laissez-vous emporter dans un pogo : au milieu de cette masse compacte et suante, vous assisterez à l’émanation d’une énergie pure et désintéressée. L’adrénaline s’emparera de votre corps et une étrange euphorie vous fera vous jeter avec conviction contre votre voisin géant. Le coeur accroché aux riffs gras des guitares, la tête s’agitant frénétiquement au rythme de la batterie, vous connaîtrez un epiphanic moment : certitude de votre existence, joie sauvage et presque primitive de sentir l’énergie couler dans vos veines, sentiment de tendresse à portée universelle. À la fin du concert (ou de la chanson si vous êtes une chiffe molle), vous vous sentirez fatigué, fourbu même, et pourtant étrangement en paix. Les larmes aux yeux (de douleur et/ou d’émotion c’est selon) vous aurez le sentiment du devoir accompli, la petite fierté personnelle d’avoir évité le coude sournois du pogoteur à votre gauche ; votre inconscient vous fout la paix, vos soucis sind kaput jusqu’à au moins demain matin. Vous êtes en paix avec le monde et avec vous-même. En tout individu sommeille un pogoteur(euse) qui ne demande qu’à se déchaîner.

Je laisserai le mot de la fin au très regretté Roland Barthes, optimum nostrum, qui commence son génial Mythologies par une analyse du catch, par bien des aspects pendant théâtral du pogo. De la démonstration de l’excès naît la vertu :

Du fond même des salles parisiennes les plus encrassées, le catch participe à la nature des grands spectacles solaires, théâtre grec et courses de taureaux : ici et là, une lumière sans ombre élabore une émotion sans repli.

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